Écoutez le témoignage


Un paysage à la frontière de deux villages, là où les parcelles se rencontrent. Une zone en creux, là où les prairies accompagnent doucement le petit ruisseau qui vient de naître au flanc d'une colline encore en friche. De part et d'autre de ces prairies, la lande commune où chacun vient récolter sa quote-part d'ajonc et de bruyère. Le taureau habite le village voisin. La vache se déplace. Comme elle est en chaleur, il faut la tenir fermement pour éviter de la perdre en cours de route. L'enfant l'accompagne avec son bâton, prêt à intervenir. C'est une belle occasion pour lui d'aller à la découverte de ce village hors frontière. Le retour sera plus calme. La vache satisfaite était capable de rentrer seule à son étable. C'est là que l'enfant retrouvait son rôle de "bugul" alors que son père pourrait être retenu par son collègue, le temps d'échanger quelques nouvelles au bout d'une barrique de cidre.


Nous sommes le 30 septembre, fin de bail. Le fermier quitte une exploitation pour s’installer dans un autre village, à quelques kilomètres généralement. La solidarité est forte, tant de la part du village quitté que de celui qui va accueillir. Les hommes, charrettes, chevaux sont mis à contribution pour la manutention, le transfert du matériel, des meubles et des récoltes. Pour le troupeau, les vaches vont emprunter le chemin traversant la lande. Chaque vache est tenue par une corde et les enfants participent avec leur bâton.
Dans le village d’accueil, une transition s’imposera : le temps de reconnaître l’étable, les champs, les prairies et les chemins qui y conduisent. Les usages et coutumes locaux intégraient la nécessité de coller à la situation du moment. Le grain sera transféré mais la paille restera sur place. Les récoltes encore en terre (betteraves) feront l’objet d’un report d’un à deux mois. Les choux fourragers auront été transplantés en anticipation en juillet dans la nouvelle ferme. Les pommes également connaîtront un chevauchement tenant compte des variétés. Les pépinières attendront que la sève soit descendue pour être vidées. Les ruches seront déplacées quand les abeilles auront cessé de butiner.
Ma famille a connu deux déménagements, le premier en 1941, le second en 1950.


Il s'agit de conduire un troupeau de vaches en empruntant obligatoirement le chemin creux qui amènera à la parcelle prédéterminée. Comme le chemin creux est boueux, deux enfants marchent sur le sommet du talus, alors qu'un troisième précède le troupeau, lui interdisant les parcelles non concernées. Bâtons, grands gestes, sifflets, cris, tous les moyens étaient bons pour arriver à maîtriser les vaches pressées de trouver de quoi remplir leur panse. Pour le retour vers l'étable, tout était plus simple, la vache dite "la meneuse" entraînait le troupeau vers le village.


C'est l'été. Sous l'effet du soleil, les pâtures manquent d'eau, la rosée du matin vite s'évapore, les ruisseaux sont chétifs. Alors, à leur retour à l'étable autour de midi, les vaches ont besoin de passer par un point d'eau. A Kerscoul, dans le village même, ruisseau, fontaine et lavoir regroupés constituaient un ensemble idéal. Les vaches s'y rendaient volontiers. Cependant, le "bugul"* devait faire en sorte que le linge mis à sécher sur l'herbe ne soit pas piétiné. Enfin, il devait à tout prix éviter que son troupeau ne rencontre celui de son voisin au risque d'avoir un affrontement incontrôlable. Tout se passait généralement bien. Le bugul et son chien étaient également heureux d'être de retour, mission accomplie. Le repas allait enfin les réconforter. L'après-midi, l'un comme l'autre retrouveront un peu de liberté en attendant de reprendre le chemin des prairies après la traite, une fois le soleil descendu à hauteur des arbres.
*"bugul" : jeune domestique.


Une belle journée de mai dans ce petit village entre Kergonan et Languidic. Un village ordinaire où chaque chose est à sa place. Des gens ordinaires au quotidien. Derrière les habitations, dans le "liorh" tapissé de pâquerettes, le poulain de l'année avec sa mère.
Au milieu de ce quotidien, une chapelle silencieuse alors qu'elle est entourée des siens depuis plus de cinq siècles ! De nos jours cette harmonie nous paraît si fragile. On aimerait tant qu'elle continue tous les jours et non pas seulement le dix août, jour de la Saint-Laurent.
Écoutez le témoignage


Profitant de belles journées ensoleillées, septembre se laisse glisser lentement vers la Saint-Michel. Les feuillages jaunissent avant que le brun de l’automne ne vienne mettre fin à ce qui rappelle la lumière de l’été. Dans la lande, la bruyère garde encore ici ou là quelques tâches rosées. Les chaumes, libérés de leur paille, fleurissent à nouveau. Sur les pommiers, autour des parcelles, les fruits semblent sortir du feuillage pour mieux retenir le soleil. Sur les talus, les chênes ne connaissent pas la couleur jaune. Leur feuillage terni par le soleil de l’été va brunir lentement. Il faudra attendre décembre pour que ces chênes acceptent de se dégarnir.
Le blé noir est sur le point d’être récolté. Tandis que ses épis sont gris, les tiges deviennent roses, jaunes, vert clair et violacées, un peu comme les couleurs de l’arc en ciel. Quel dommage qu’il soit désormais absent de nos paysages. Le moment est venu de récolter la pomme de terre, le soleil accompagnera précieusement son arrachage.


L’automne s’impose. Il n’y a pas de temps à perdre, les terres cultivées doivent bientôt laisser l’hiver s’installer. Les chaumes, en fleurs depuis septembre, doivent à leur tour laisser venir les charrues. Les vaches, attachées à un piquet, en profitent. Les choux fourragers libèrent les feuilles qui ne résisteront pas aux gelées de janvier. Les pommiers libèrent leurs fruits mûrs qui seront approchés du pressoir à cidre. Le long des talus, les enfants, qui ont accompagné leur mère venue déplacer des piquets, sont surpris de trouver des cèpes au pied des chênes. Demain à l’école, leur récolte sera présentée à la maîtresse qui ne manquera pas de l’utiliser pour la leçon de choses.


Un moment rare dans un lieu rare ! Ici, une friche boisée rencontre une zone humide tourbeuse. Octobre s’achève. Toutes les couleurs de l’automne occupent les feuillages de la friche boisée. La zone humide, après avoir été asséchée par la chaleur des mois d’été, retrouve fraîcheur et humidité. Mousses, ajoncs, bruyères et graminées reprennent de la couleur. Le bétail ne manque pas d’en profiter, avant que l’eau ne recouvre bientôt cette surface. Le long des talus, il faut se dépêcher de récolter la litière car, très vite, il ne sera plus possible de venir ici en sabots de bois. Les chênes maigres vont à leur tour abandonner leurs dernières feuilles. L’hiver est proche, ce lieu va retrouver son sommeil.


L'été est là. Les prairies, libérées de leur foin, seront la destination journalière du troupeau. En septembre, les chaumes viendront compléter les prairies. Il faut surveiller le troupeau mais, les prairies étant également bien closes, il y a de la place pour se distraire tout en surveillant. Sur les versants voisins, d'autres troupeaux sont présents et, avec eux, d'autres enfants ne manqueront pas de proposer des jeux. C'est l'été, mais bien souvent la pluie survenait, ce qui donnait l'occasion de construire des cabanes recouvertes de fougère et de feuillage de noisetier. La présence d'un ruisseau donnait l'occasion de jouer avec l'eau. Nous construisions un petit barrage sur lequel nous placions un petit moulin. Le meunier recevait la visite de celui qui venait moudre son grain ! Le tueur de cochon était aussi un classique. Le petit barrage était transpercé avec un couteau, l'eau jaillissait tel un cochon que l'on égorgeait et bien sûr nous imitions le cri du cochon en question !


Nous sommes en mars. Le printemps s'annonce, mais les traces de l'hiver sont bien présentes. La sève monte et les bouleaux ont abandonné leur blanc pâle pour se teinter de rose en attendant l'apparition de leurs petites feuilles. A l'abri, le long des talus, l'herbe reprend vie.
Les jours sont plus longs mais les greniers à foin sont vides ; les choux et betteraves sont alors épuisés. Sans attendre, les enfants doivent conduire les vaches à la lande. La lande étant à disposition de la communauté, deux ou trois enfants sont nécessaires à la surveillance de cinq ou six bêtes. Ceux qui préparent le certificat d'études en profitent pour apprendre les leçons d'histoire et de géographie, tandis que les autres organisent des jeux (cache-cache, balançoire et tenet). Quand le froid était présent, nous étions autorisés à allumer un feu et à griller des châtaignes.
