

Dans la nuit, une forte gelée a saisi le gué. Ce passage en zone humide n’est pas sans danger. Les enfants pourraient marcher sur le haut du talus pour éviter la surface gelée ! L’aventure est plus forte que le risque ! Alors, petits et grands vont choisir le passage sur la glace. Si le sabot de bois par sa rigidité peut éviter de percer la glace, la glissade et donc la chute doivent être évitées à tout prix. Les plus grands expérimentés sont à la manœuvre ; les plus petits tenus par la main sont fiers de réussir une telle épreuve. Après tout, l’apprentissage passe par là. Chacun aura compris que vaincre le risque est un jeu qui compte plus que l’apprentissage.


A partir de 1950, avec le remembrement, nos petits sentiers seront effacés, inutiles. Depuis le village vers les champs, la brouette était présente au quotidien, vide ou pleine. Les chemins creux étaient réservés au passage des charrettes. De village à village, les échanges multiples passaient par le sentier ; Pour rejoindre l’école, la boulangerie ou l’épicier, visiter un parent, un malade, chercher un outil, faire une commission. Il était également fréquenté par les intervenants extérieurs, artisans, journaliers, indigents et aveugles. En réalité la saison faisait le sentier. Au printemps, il était sec, beau et gai ! En été, les enfants tenaient à la main les sabots pour le pratiquer pieds- nus ! En automne, encore sec, il offrait fruits (pommes -poires) et champignons ! En hiver hélas, la boue posait problème pour les enfants.


Début octobre, les enfants retrouvent le chemin de l’école. Les grandes vacances sont terminées. Les sentiers sont secs alors que les chemins creux n’ont pas encore retrouvé les pluies de l’automne. Tout au long du chemin, les pommes de toutes les couleurs sont à point. Il était admis que les enfants se servent au passage, garnissant ainsi leur musette pour la journée. Les prairies ayant tout l’été accueilli les enfants et leurs troupeaux sont désormais en pause, laissant ainsi les chaumes offrir leur pâture. Entre la faucheuse de juillet et la charrue de novembre, le printemps de la Saint-Michel est là lumineux et coloré. Après le seigle, l’avoine et le blé place à la camomille, à la pensée sauvage et à la ravenelle. Ici ou là, les parcelles semées au printemps proposent le jaune de la betterave, le violet des navets et le bleu pâle du choux fourrager. Les productions actuelles et la mécanisation ont effacé le printemps de la Saint-Michel.


Ce train reliait Josselin à Port-Louis, en passant par les gares de Baud, Languidic et Hennebont.Mis en exploitation après la guerre de 14-18, il s'arrêtera vers 1930. Ma mère l'a pris en 1927 pour aller passer les épreuves du Certificat d'Études à Hennebont.En traversant le bocage déjà si morcelé, de nombreuses petites parcelles furent divisées au point de les rendre inexploitables. On lui reprochait aussi de mettre le feu dans les landes qu'il traversait. Il allait si peu vite qu'il n'effrayait guère le bétail. Son passage à heures régulières fut exploité par les enfants pour mieux se repérer avec l'obligation d'arriver pour neuf heures à l'école. En montée, les garçons les plus hardis réussissaient à le rejoindre et à s'agripper au dernier wagon sur quelques centaines de mètres et ceci malgré les menaces du chauffeur qui n'était pas dupe.En été, bien souvent dans le village de mon grand-père, le train s'arrêtait le temps de laisser les vaches aller boire au ruisseau. Le règlement prévoyait une amende pour ce type d'obstruction. En réalité, le mécanicien acceptait une bolée de cidre, le temps que la voie se libère.


À cette époque, la rentrée avait lieu le premier Octobre.
Ce calendrier convenait bien à notre zone rurale: les grands travaux (la moisson du blé noir, la récolte des pommes de terre) pouvant faire appel aux enfants étaient achevés. La dernière quinzaine de Septembre me laisse un souvenir un peu triste: La récolte des pommes de terre plutôt fastidieuse, la fin des courses folles pieds nus dans les près, la proximité de la rentrée des classes!
Le sentier de l'école, les devoirs, les leçons, les brumes d'Octobre... Une consolation, les pommes et les poires que l'on pouvait cueillir à volonté tout au long de notre chemin. Les premiers jours, nos petits pieds étaient un peu perdus dans nos sabots neufs.
Dans les champs, les chaumes étaient couverts de pensées sauvages tandis que les paysans brûlaient les tiges de pomme de terre. Cette odeur de brûlé était remarquable.


C'est le printemps, les sentiers de traverse deviennent praticables.Ce sentier passe par une zone très humideLe talus laisse de part et d'autre des "flourennes".Le ruisseau est franchi en sautant d'une pierre à l'autre c'est un gué sommaire.Sur le talus, les racines des chênes délimitent et repèrent les pas.Si le gué est particulièrement lagre c'est pour mieux retenir l'eau quand les vaches viendront à s'abreuver en été.Les adultes observent que tout se passe bien y compris pour les plus petits. Ils profitent ( !) pour faire des recommandations à propos de la barrière trop souvent laissée ouverte après le passage.


C'est l'hiver, les sentiers et chemins creux sont très sombres.Il est à peine sept heures du matin.Les passages difficiles ne manquent pas : barrières, talus, ruisseaux etornières pleines de boue.Plus de sept kilomètres séparent le village du bourg.En hiver, il n'est pas question de traverser les friches ou les landespour gagner du temps.Il était recommandé de faire le chemin passant par les villages quitte àdevoir affronter l'agressivité des chiens.Au départ, alors qu'il fait encore nuit le phanal allumé s'imposait.Il sera déposé dans un village pour être rallumé la nuit tombée sur lechemin du retour.Sur les talus les chênes creux impressionnaient : le ventre ouvert ! Lesbranches comme des bras levés n'étaient pas d'une compagnie àrassurer ces deux enfants de 8 à 10 ans.Cela se passait vers 1917 et 1920.A peine mon père avait-il découvert l'école de la république à 3/4 kmsde son village qu'il fut obligé de rejoindre « l'école du bon dieu »située à 7 kms du bourg !En effet le propriétaire de l'exploitation ou mon grand-père étaitfermier imposa à celui-ci de retirer sans délai son fils de « l'école dudiable » !Jamais mon père n'a pardonné à mon grand-père cette faiblesse.


De l'école au village ou du village à l'école il nous fallait traverser un espace étranger à nos propres champs, prés et landes.Cet espace échappait à la fois à l'autorité et au contrôle de l'instituteur et de nos parents.Il était notre espaces de liberté !Le matin, levés tôt, pas toujours bien réveillés, avec des leçons plus ou moins bien apprises il ne se passait pas grand chose.Le retour, une fois "lâchés" par l'école tout devenait possible.Grimper aux arbres, sauter les barrières, lâcher l'eau des lavoirs, organiser une partie de saute-moutons ou de tenets… Parmi nous un leader lançait généralement l'aventure sans pour autant la contrôler.Les plus petites ou les plus timides avaient le choix oui suivre ou rester avec les filles qui rentraient plus sagement à la maison.


Cela se passait sur la Nationale 24 qui longeait l'école primaire de Kergonan.
Les véhicules étaient si rares à l'époque qu'il n'y avait aucun risque à occuper toute la route. Les sabots de bois faisaient merveille, à condition de ne pas être cloutés bien sûr. Les garçons les plus hardis préparaient la piste, la neige se transformait en glace. Les "gamelles" étaient fréquentes mais nos pantalons cachaient les traces !
Quant aux enfants moins adroits avec les jambes, une bonne bataille à coup de boules de neige leur réchauffait mains et oreilles.


Plus qu'un retour, c'est la fin de l'année scolaire début juillet.
Ce jour-là mon ami Robert m'avait offert une place et quelle place.
Sur son dos, pas question de lâcher prise ni de l'étrangler.
La parcelle de seigle était fendue par notre sentier d'ou le plaisir, à toute vitesse, de passer ainsi au-dessus des épis !
Il s'agissait d'une parcelle gagnée récemment sur la lande par le défrichage et en dépit des menaces du propriétaire nous n'avons jamais renoncé au tracé initial de notre sentier !
Dès que le champ était labouré, nos sabots de bois reprenaient leur droit.
Le petit village que nous traversions s'appelait Kreiz Koad (milieu de bois).
