

Cette nuit de janvier a été froide, une forte gelée blanche a figé le bocage soulignant ainsi son découpage, ses cheminements, son relief.Cette blancheur va s'évaporer avec la montée du soleil aussi c'est le moment de lire ce paysage pour mieux comprendre son organisation autour de deux villages.Il est possible de reconnaitre les espaces cultivés par chacun des villages comme il est possible de distinguer les landes et friches qui s'y rattachent.Les zones cultivées sont organisées en parcelles encadrées de pommiers à cidre.Les connaisseurs sauront repérer les choux, colza, blé et trèfle en particuliers. De même ils sauront repérer les cheminements conduisant à ces parcelles : chemins creux bordés de chênes, talus, sentiers, ornières, haies …Dans les friches il faut distinguer les prairies bordées de saules et noisetiers, les taillis de bouleaux, la lande avec son ajonc et sa bruyère.En janvier, l'ajonc laisse apparaître ses premières fleurs jaunes qui ne craignent nullement le gel.
Les bocages
Immense lisière d’un monde invisible, les talus du bocage sont une permanente invitation à la découverte du cœur d’un infini labyrinthe. C’est plus la présence des bocages que celle de la forêt qui a fait nommer Argoat la Bretagne intérieure. Le pluriel ici s’impose tant varient la trame, la structure, l’histoire, les usages des 183 000 km de linéaire bocager recensés en 2008.Le bocage n’exclut rien et compose avec tout : la forêt et le pré, la rivière et le chemin, le champ et la mare. Fil conducteur de l’alliance, le talus. C’est lui qui fait circuler en douceur les eaux et les belettes, les carabes, le soleil et les vents. Pourtant, bien souvent, ceux qui édifiaient des talus n’avaient d’autres soucis que protéger leurs cultures des divagations du bétail, marquer leur propriété et produire du bois. Tout le reste venait par surcroît, qu’on s’en aperçoive ou non. C’est paradoxalement la disparition des talus qui a le plus fait pour souligner leur utilité dans la régulation et l’épuration des eaux, le maintien de la petite faune, la maîtrise des parasites des cultures, la protection des sols.L’apogée du bocage breton est relativement récente puisque la phase la plus active de construction concerne la fin du XIXe siècle et le début du XXe. La progression pouvait se faire au rythme de cinq mille kilomètres par an. En 1950, la région devait compter 1,2 millions de km de talus et haies.Les talus hauts, associant terre, pierres et parements de mottes sont surtout fréquents dans le Léon et le Trégor ; mais en dehors du littoral, c’est le haut talus boisé, avec ou sans taillis, qui est la règle en basse Bretagne. Dans le sud de la région, les talus, nus ou plantés de taillis, sont plus bas et parfois mêmes remplacés par une simple haie. Dans l’est, les talus sont bas et plantés d’arbres souvent émondés formant des rideaux caractéristiques. Il reste encore un maillage serré (parcelles de moins de 4 ha en moyenne) pour 40 % du territoire régional, plus du tiers ayant aujourd’hui des mailles dépassant 10 ha en moyenne. C’est dans les communes peu ou pas remembrées du Trégor et de la Haute Cornouaille que l’on trouve aujourd’hui les espaces bocagers les plus remarquables.Mais le linéaire des haies et talus n’a de sens que rapporté au nombre de connexions qu’ils représentent. Les talus et les haies ne seraient sans cela pas plus fonctionnels que des autoroutes sans échangeurs. C’est d’ailleurs ce dernier terme qui exprime le mieux leur fonction car ils assurent en permanence des liaisons selon l’heure, le temps, la saison entre l’ensemble des milieux connectés : forêts, champs, jardins, prés, friches, landes. Les ornithologues ont bien noté qu’il y avait 1,7 fois plus d’oiseaux nicheurs aux intersections qu’au long des talus.La faune préfère une stratification végétale bien fournie à tous les niveaux, le même talus pouvant répondre à une grande diversité de besoins en lumière, humidité, abri, nourriture, etc. Ainsi, seuls les talus offrent sur un espace réduit, les gîtes d’hiver, le couvert végétal, les ressources alimentaires, les zones d’exposition au soleil et d’incubation des œufs dont ont besoin la majorité de nos reptiles. FdB


Jusqu’en 1950, en Morbihan, la pratique de la polyculture-élevage se traduisait par un partage des zones cultivées en parcelles qui vivaient avec l’assolement. A partir de la mi-juillet la « moisson blanche » libérait les parcelles de seigle, orge, avoine et blé. Dans le même temps, choux, betteraves, trèfle violet, et pommes de terre poursuivent leur chemin pour des récoltes en automne / hiver. Entre les parcelles dîtes de paille, et celles fourragères le contraste était saisissant, par la couleur verte s’opposant au jaune. Comme les désherbants n’étaient pas utilisés, derrière cette moisson, un second printemps s’installait en attendant les labours de novembre. Ainsi les parcelles en question fleurissaient de pensées sauvages, camomilles et ravenelles en particuliers. C’était le printemps de la St Michel qui portait bien son nom. De nos jours, les chaumes sont défoncés dès la récolte, et si le printemps de la St Michel continue dans les calendriers, c’est sans son contenu.


Le bocage morbihannais d’avant 1950 demeure dans nos mémoires. Il résultait d’une construction lente remontant à l’époque médiévale. Le chêne têtard était le cœur de ce bocage. C’est lui qui structurait le volume végétal des talus. Légué par nos ancêtres, il était un familier du quotidien du monde rural. Respecté pour sa force et sa générosité,
- Il donnait, fagots, rondins, lierre, feuillés et glands.
- Il abritait, geais, ramiers, hiboux, écureuils et abeilles.
- Il protégeait les villages des vents.
Le remembrement intensif des années 50 arasera les talus avec brutalité, repoussant nos braves chênes dans d’énormes tas de bois où renards, lapins et blaireaux trouveront un refuge. Dans cette toile, un petit village a souhaité prendre à son compte l’abattage de ses vieux chênes creux qui avaient traversé des siècles. Refusant la brutalité des Caterpillar (*) venus d’Amérique, il a fait le travail avec douceur et le respect de ses ancêtres. Ce chemin creux deviendra la route que prendra l’automobile pour apporter la modernité.
* Bulldozer américain


Il s'agit de conduire un troupeau de vaches en empruntant obligatoirement le chemin creux qui amènera à la parcelle prédéterminée.Comme le chemin creux est boueux, deux enfants marchent sur le sommet du talus alors qu'un troisième précède le troupeau lui interdisant les parcelles non concernéesBâtons, grands gestes, sifflets, cris, tous les moyens étaient bons pour arriver à maîtriser les vaches pressées de trouver de quoi remplir leur panse.Pour le retour vers l'étable tout était plus simple, la vache dite "la meneuse" entraînait le troupeau vers le village.


Les mois d'hiver sont passés.Les zones naturelles : landes, friches, tourbières, et prairies ont cédé fagots, ajonc, litière et lierre.Les serpes, haches, balais et râteaux sont rangés.Le printemps peut s'installer, la flore et la faune n'ont besoin de personne.A l'inverse dans les zones cultivées l'activité explose :les hommes, chevaux, bétail, charrettes, brouettes, herses, fourches se mettent au service des futures récoltes.Du matin au soir chaque moment du calendrier est exploité.Tout cet espace jusque là silencieux, engourdi par l'hiver explose. La moindre parcelle devient un chantier.Dans les haies, buissons et arbres fruitiers, les oiseaux et les abeilles retrouvent leur place.Le printemps est là.


Dans les champs, il était naturel de s'arrêter un instant dès que l'on croisait sur son chemin un voisin.D'abord pour souffler, et ensuite évoquer le temps qu'il fait ou qu'il va faire.Le cheval aimait bien cet instant. La tête basse il se repose.Et la conversation ne lui est pas désagréable.Ce n'est pas seulement une conversation entre hommes il est normal que la femme y participe.La position assise s'imposait souvent dans les chemins creux qui en hiver ne permettaient pas de marcher à côté de son cheval.Cela voudrait dire aussi qu'à la moindre parole, le cheval était capable de s'arrêter évitant ainsi que son maître ne passe sous la roue !


L’automne s’impose. Il n’y a pas de temps à perdre, les terres cultivées doivent bientôt laisser l’hiver s’installer. Les chaumes en fleurs depuis septembre doivent à leur tour laisser venir les charrues. Les vaches, attachées à un piquet en profitent. Les choux fourragers libèrent les feuilles qui ne résisteront pas aux gelées de janvier. Les pommiers libèrent leurs fruits murs qui seront approchés du pressoir à cidre. Le long des talus, les enfants qui ont accompagné leur mère (venue déplacer des piquets) sont surpris de trouver des cèpes au pied des chênes. Demain à l’école, leur récolte sera présentée à la maîtresse qui ne manquera pas de l’utiliser pour la leçon de choses.


Le seigle après la coupe devait finir de sécher sa paille au soleil.Bien souvent les mauvaises herbes en général et l'oseille en particulier encombraient la paille avec le risque de chauffer dès sa mise en meule dans l'aire à battre.Le repas de midi terminé, pas question de sieste mais une pause à l'ombre d'un pommier, le temps de confectionner à l'avance les liens qui permettront de faire les gerbes.Les enfants plaçaient ces liens alors que les femmes rassemblaient par brassées la paille qui allait constituer les gerbes.Mon père ensuite, avec son "broche" nouait le lien bien serré autour de la gerbe.En fin de journée les gerbes étaient levées et mises en petit tas en attendant le moment de les approcher pour les mettre en meule dans l'aire à battre.Cette dernière étape demandait un temps bien sec afin de s'assurer que la meule ne se mettrait pas à "fumer" le matin.


Avec le remembrement des parcelles et la démolition des talus, les champignons n'apparaissent plus guère en dehors des forêts.
Jusque vers les années 1950, les plus beaux cèpes, les plus fermes étaient précisément ceux qui jaillissaient le long des talus plantés de chênes, autour des champs et prairies.
Fin septembre, quand les champignons apparaissent, c'était toujours de manière soudaine.
Et il y avait toujours un paysan, levé plus tôt que les autres, qui avait le bonheur de faire cette merveilleuse rencontre.
Comme il était surpris lui-même, il ne lui restait plus qu'à prendre sa veste en guise de panier et, très religieusement, cueillir un par un ces fruits miraculeux.
De nos jours, il faudrait parler de chasse aux champignons plutôt que de cueillette.
