Écoutez le témoignage


Cette nuit de janvier a été froide. Une forte gelée blanche a figé le bocage, soulignant ainsi son découpage, ses cheminements et son relief. Cette blancheur va s’évaporer avec la montée du soleil. C’est donc le moment de lire ce paysage pour mieux comprendre son organisation autour de deux villages. Il est possible de reconnaître les espaces cultivés par chacun des villages, comme il est possible de distinguer les landes et friches qui s’y rattachent. Les zones cultivées sont organisées en parcelles encadrées de pommiers à cidre. Les connaisseurs sauront repérer les choux, le colza, le blé et le trèfle en particulier. De même, ils sauront identifier les chemins conduisant à ces parcelles : chemins creux bordés de chênes, talus, sentiers, ornières, haies… Dans les friches, il faut distinguer les prairies bordées de saules et noisetiers, les taillis de bouleaux, la lande avec son ajonc et sa bruyère. En janvier, l’ajonc laisse apparaître ses premières fleurs jaunes qui ne craignent nullement le gel.


Jusqu’en 1950, en Morbihan, la pratique de la polyculture-élevage se traduisait par un partage des zones cultivées en parcelles qui vivaient avec l’assolement.
A partir de la mi-juillet, la « moisson blanche » libérait les parcelles de seigle, orge, avoine et blé. Dans le même temps, choux, betteraves, trèfles violets et pommes de terre poursuivent leur chemin pour des récoltes en automne-hiver.
Entre les parcelles dîtes de paille et les parcelles fourragères, le contraste était saisissant, la couleur verte s’opposant au jaune. Comme les désherbants n’étaient pas utilisés, derrière cette moisson, un second printemps s’installait en attendant les labours de novembre. Ainsi, les parcelles en question fleurissaient de pensées sauvages, camomilles et ravenelles en particulier. C’était le printemps de la Saint-Michel qui portait bien son nom. De nos jours, les chaumes sont défoncés dès la récolte et, si le printemps de la Saint-Michel continue dans les calendriers, c’est sans son contenu.


Le bocage morbihannais d’avant 1950 demeure dans nos mémoires. Il résultait d’une construction lente remontant à l’époque médiévale.
Le chêne têtard était le cœur de ce bocage. C’est lui qui structurait le volume végétal des talus. Légué par nos ancêtres, il était un familier du quotidien du monde rural. Respecté pour sa force et sa générosité, il donnait fagots, rondins, lierres, feuilles et glands ; il abritait geais, ramiers, hiboux, écureuils et abeilles ; il protégeait les villages des vents. Le remembrement intensif des années 1950 arasera les talus avec brutalité, repoussant nos braves chênes dans d’énormes tas de bois où renards, lapins et blaireaux trouveront un refuge.
Dans cette toile, un petit village a souhaité prendre à son compte l’abattage de ses vieux chênes creux qui avaient traversé des siècles. Refusant la brutalité des Caterpillar (*) venus d’Amérique, il a fait le travail avec douceur et respect pour ses ancêtres. Ce chemin creux deviendra la route que prendra l’automobile pour apporter la modernité.
* Bulldozer américain


Il s'agit de conduire un troupeau de vaches en empruntant obligatoirement le chemin creux qui amènera à la parcelle prédéterminée. Comme le chemin creux est boueux, deux enfants marchent sur le sommet du talus, alors qu'un troisième précède le troupeau, lui interdisant les parcelles non concernées. Bâtons, grands gestes, sifflets, cris, tous les moyens étaient bons pour arriver à maîtriser les vaches pressées de trouver de quoi remplir leur panse. Pour le retour vers l'étable, tout était plus simple, la vache dite "la meneuse" entraînait le troupeau vers le village.


Les mois d'hiver sont passés. Les zones naturelles, landes, friches, tourbières et prairies ont cédé fagots, ajonc, litière et lierre. Les serpes, haches, balais et râteaux sont rangés. Le printemps peut s'installer, la flore et la faune n'ont besoin de personne. A l'inverse, dans les zones cultivées, l'activité explose : les hommes, chevaux, bétail, charrettes, brouettes, herses, fourches se mettent au service des futures récoltes. Du matin au soir, chaque moment du calendrier est exploité. Tout cet espace jusque-là silencieux, engourdi par l'hiver, explose. La moindre parcelle devient un chantier. Dans les haies, buissons et arbres fruitiers, les oiseaux et les abeilles retrouvent leur place. Le printemps est là.
Écoutez le témoignage


Dans les champs, il était naturel de s'arrêter un instant dès que l'on croisait sur son chemin un voisin. D'abord pour souffler et ensuite évoquer le temps qu'il fait ou qu'il va faire. Le cheval aimait bien cet instant. La tête basse, il se repose. Et la conversation ne lui est pas désagréable. Ce n'est pas seulement une conversation entre hommes, il est normal que la femme y participe.
La position assise s'imposait souvent dans les chemins creux qui, en hiver, ne permettaient pas de marcher à côté de son cheval. Cela voulait dire aussi qu'à la moindre parole, le cheval était capable de s'arrêter évitant ainsi que son maître ne passe sous la roue !


L’automne s’impose. Il n’y a pas de temps à perdre, les terres cultivées doivent bientôt laisser l’hiver s’installer. Les chaumes, en fleurs depuis septembre, doivent à leur tour laisser venir les charrues. Les vaches, attachées à un piquet, en profitent. Les choux fourragers libèrent les feuilles qui ne résisteront pas aux gelées de janvier. Les pommiers libèrent leurs fruits mûrs qui seront approchés du pressoir à cidre. Le long des talus, les enfants, qui ont accompagné leur mère venue déplacer des piquets, sont surpris de trouver des cèpes au pied des chênes. Demain à l’école, leur récolte sera présentée à la maîtresse qui ne manquera pas de l’utiliser pour la leçon de choses.


Le seigle, après la coupe, devait finir de sécher sa paille au soleil. Bien souvent, les mauvaises herbes en général et l'oseille en particulier encombraient la paille avec le risque de chauffer dès sa mise en meules sur l'aire à battre. Le repas de midi terminé, pas question de sieste, mais une pause à l'ombre d'un pommier, le temps de confectionner à l'avance les liens qui permettront de faire les gerbes. Les enfants plaçaient ces liens alors que les femmes rassemblaient par brassées la paille qui allait constituer les gerbes. Mon père ensuite, avec son "broch", nouait le lien bien serré autour de la gerbe. En fin de journée, les gerbes étaient levées et mises en petits tas en attendant le moment de les approcher pour les mettre en meules sur l'aire à battre. Cette dernière étape demandait un temps bien sec afin de s'assurer que la meule ne se mettrait pas à "fumer" le matin.


Avec le remembrement des parcelles et la démolition des talus, les champignons n'apparaissent plus guère en dehors des forêts. Jusque vers les années 1950, les plus beaux cèpes, les plus fermes, étaient précisément ceux qui jaillissaient le long des talus plantés de chênes, autour des champs et prairies. Fin septembre, quand les champignons apparaissaient, c'était toujours de manière soudaine. Et il y avait toujours un paysan, levé plus tôt que les autres, qui avait le bonheur de faire cette merveilleuse rencontre. Comme il était surpris lui-même, il ne lui restait plus qu'à prendre sa veste en guise de panier et, très religieusement, cueillir un par un ces fruits miraculeux.
De nos jours, il faudrait parler de chasse aux champignons plutôt que de cueillette.
