

Cette toile a voulu opposer l'évolution irréversible qui va briser brutalement le passage d'une génération à la suivante.
- La nouvelle génération est dans l'obligation d'adopter la mécanisation pour survivre.
- l'ancienne est à la fois fière de voir son fils maîtriser ces techniques modernes et triste de voir son propre système abandonné, disqualifié, broyé par ce mouvement. Les choses vont aller si vite que le compromis n'aura pas le temps de s'organiser. Quel dommage pour tous!
Mon Village
Cette toile a voulu opposer l'évolution irréversible qui va briser brutalement le passage d'une génération à la suivante.
- La nouvelle génération est dans l'obligation d'adopter la mécanisation pour survivre.
- L'ancienne est à la fois fière de voir son fils maîtriser ces techniques modernes et triste de voir son propre système abandonné, disqualifié, broyé par ce mouvement. Les choses vont aller si vite que le compromis n'aura pas le temps de s'organiser. Quel dommage pour tous !
Le pluriel « bocages » s’impose, tant varient la trame, la structure, l’histoire, les usages. Le bocage n’exclut rien et compose avec tout : la forêt et le pré, la rivière et le chemin, le champ et la mare. Fil conducteur de l’alliance, le talus. C’est lui qui fait circuler en douceur les eaux et les belettes, les carabes, le soleil et les vents. Pourtant, bien souvent, ceux qui édifiaient des talus n’avaient d’autres soucis que de protéger leurs cultures des divagations du bétail, marquer leur propriété et produire du bois. Tout le reste venait par surcroît, qu’on s’en aperçoive ou non. C’est paradoxalement la disparition des talus qui a le plus fait pour souligner leur utilité dans la régulation et l’épuration des eaux, le maintien de la petite faune, la maîtrise des parasites des cultures, la protection des sols.
Le remembrement a poussé à l’abandon des prairies humides qui produisaient du foin et des zones de pâturage. Le développement de la culture du maïs a amplifié le mouvement d’abandon des prairies permanentes. La Bretagne est la région française qui enregistre le plus important pourcentage de recul de surfaces toujours en herbe entre 1970 et 2010 (-73 % pour une perte nette de 377 084 ha).
Le Conservatoire national botanique de Brest qui a engagé en 2024 une importante étude sur ces milieux souligne qu’outre leur raréfaction, « l’intensification des pratiques agricoles affecte également la qualité de ces prairies qui se traduit globalement par une baisse des services environnementaux et agronomiques qu’elles fournissent et une perte de biodiversité au sein des paysages agricoles. Intimement lié à l’élevage bovin sur le territoire breton, l’avenir des prairies est également rendu incertain dans le contexte actuel de diminution de l’élevage. En Bretagne, comme en France et en Europe, les prairies naturelles font ainsi partie des écosystèmes les plus menacés. »
Il ne reste aujourd’hui en Bretagne que 14 000 hectares environ de landes à bruyères : elles tiendraient donc dans un carré de 12 km de côté, soit moins que la surface de la nouvelle commune du Mené dans les Côtes-d’Armor ! De plus, si on trouve encore de beaux ensembles de landes sur le littoral et à Belle-Île, plus de la moitié des landes bretonnes sont situées dans les monts d’Arrée. En dehors de ces zones, il ne reste que les pièces éparpillées d’un petit puzzle où aucun des sites protégés n’atteint une surface de plus 120 ha d’un seul tenant !
Les landes ont été au cœur de l’agrosystème façonné par les hommes depuis le Néolithique. Aujourd’hui, elles constituent non seulement un élément du patrimoine historique mais elle sont, avec les vieilles forêts de feuillus et les fonds de vallée à l’abandon, un des rares milieux à l’abri de la majorité des pollutions (même si la pluie apporte ses doses de pesticides) et un précieux réservoir de biodiversité.
C’est tout le mérite de Lucien Pouëdras de n’avoir négligé aucun des espaces « marginaux » qui contribuaient aussi à la diversité des ressources à disposition des petites fermes pratiquant la polyculture-élevage. Le peintre nous permet de deviner aussi les multiples « services environnementaux » rendus par ces milieux négligés. Refuges pour la faune, ils contribuaient aux grands équilibres écologiques dont bénéficiaient les cultures. Pourvoyeurs de litière, d’aliments pour la fin de l’hiver, de bois et de menues récoltes, ils constituaient un apport précieux dans un monde qui ignorait le gaspillage. Ils étaient aussi un espace de vie et de travail pour les bûcherons, les sabotiers et la charbonniers.
Quand Lucien Pouëdras a commencé son travail, on ne parlait pas encore de « biodiversité ». Mais ses paysages n’en restituent pas moins l’étonnant équilibre entre le sauvage et le cultivé, les façons douces de traiter le monde, l’échange permanent entre les hommes et la nature, l’étrange univers quasi disparu des landes, des prairies naturelles et des tourbières où les enfants allaient librement. La cohérence de l’œuvre est telle que, quelle que soit l’entrée que l’on emprunte (enfance, landes, cheval, hiver, chemin, etc.), on pourra saisir la chaîne des interactions qui en assurent l’équilibre au fil du temps.
Le pluriel « bocages » s’impose, tant varient la trame, la structure, l’histoire, les usages. Le bocage n’exclut rien et compose avec tout : la forêt et le pré, la rivière et le chemin, le champ et la mare. Fil conducteur de l’alliance, le talus. C’est lui qui fait circuler en douceur les eaux et les belettes, les carabes, le soleil et les vents. Pourtant, bien souvent, ceux qui édifiaient des talus n’avaient d’autres soucis que de protéger leurs cultures des divagations du bétail, marquer leur propriété et produire du bois. Tout le reste venait par surcroît, qu’on s’en aperçoive ou non. C’est paradoxalement la disparition des talus qui a le plus fait pour souligner leur utilité dans la régulation et l’épuration des eaux, le maintien de la petite faune, la maîtrise des parasites des cultures, la protection des sols.
À partir du village se déployait une belle toile d’araignée de routes, chemins et sentiers. Nul ne connaissait les distances à parcourir, mais chacun savait bien le temps qu’il fallait pour atteindre telle ou telle parcelle, et le cheval n’était pas le dernier à savoir, au mètre près, tourner exactement où il fallait, dans l’étroit passage qui menait au champ, pour que la charrette n’accroche pas le talus. Les enfants aussi avaient leurs chemins, y compris sur le haut des talus. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui ce qui a été perdu dans l’art de se déplacer en jouant sur les mille variantes du bocage.
Les petites exploitations familiales de polyculture-élevage sont en autosuffisance. Si un accident vient mettre en danger la survie même de l’une d’entre elles, une chaîne de solidarité s’organise. Bien sûr, comme le montrent plusieurs toiles, un incendie ou une charrette embourbée conduisent immédiatement tout le voisinage à prêter main-forte. Plus prévisibles, un déménagement ou une noce demandent de la main d’œuvre et des charrettes attelées. Mais cette solidarité de circonstance s’appuie sur l’entraide qui rassemble lors des grands travaux.
Tous les ans, les grands travaux consistent à faucher la moisson et, surtout, à réaliser le battage, ce qui requiert une organisation collective parfaite. En effet, les aléas météorologiques imposent de travailler d’autant plus vite qu’il faut enchaîner les opérations entre les trois ou quatre petites fermes qui s’associent pour mener la tâche à bien.
Le village (du moins celui, typique du Morbihan, tel qu’il existait encore au milieu du XXe siècle) rassemble quelques fermes pratiquant toutes la polyculture-élevage. Les villages sont très semblables dans leur composition : ils sont tous reliés à un hameau plus important, situé à environ 2 km, où se trouvent les services essentiels : le forgeron, le boulanger, le café, la chapelle et, parfois, une école. Les piégeurs de taupes, les réparateurs de parapluies et tous ceux qui vivent de menus travaux se déplacent de village en village. Les boutiques qui offrent des produits manufacturés sont au bourg.
Au quotidien, quand il ne sont pas à l’école, les enfants sont en compagnie d’adultes qu’ils observent ou avec qui ils travaillent mais, souvent, ils sont avec d’autres enfants, toutes classes d’âges confondues. Les plus petits sont alors sous la garde des plus grands qui encadrent les premiers apprentissages, les jeux, les trajets liés à l’école et les tâches quotidiennes. Il y a une vraie société des enfants, très autonome et responsable, qui assure la transmission permanente de multiples connaissances.
Lucien Pouëdras est particulièrement attentif à la présence des marginaux. Le « coupeur de lande » est le plus pauvre des ouvriers agricoles. Payé à la tâche, il opère dans les grands espaces incultes qui sont aux limites des villages. Pour autant, il est loin d’être seul. Non seulement des enfants peuvent lui apporter une collation, mais il voit passer d’autres « indigents actifs » comme les nomme Lucien Pouëdras. Ils ont tous une spécialité (piégeur, réparateur de parapluies, couvreur de chaume, soigneur de chevaux, marchande de sardines…) qui imposent de parcourir un vaste territoire pour trouver une clientèle très dispersée. Tous sont des mines d’information et personne ne néglige un échange avec eux. Le soir venu, ils sont sûrs de trouver une soupe et un coin d’étable avec de la paille fraîche pour dormir : l’accueil des vagabonds est une tradition encore bien vivante.