Écoutez le témoignage


La vallée du Blavet, rive gauche comme rive droite, avait la réputation de produire généreusement de la pomme à cidre. Les bonnes années, les pommes non transformées sur place en cidre, étaient destinées à "l'export" vers les cidreries et distilleries de Redon, de Normandie ou du Nord-Pas-de-calais. La destination de Redon était assurée par les péniches en passant par Pontivy pour emprunter le canal de Nantes à Brest. Les destinations plus lointaines étaient atteintes par le chemin de fer. Pont-Augan en réunissant canal et chemin de fer était remarquable donc.
La complicité chemin de fer-canal était forte en Bretagne, compte tenu de son relief. Le train privilégiait la ligne horizontale quitte à accepter les courbes contournant les collines. La péniche, plus encore, exigeait un dénivellement faible pour ne pas multiplier les écluses. Pas étonnant donc de les trouver très souvent flânant côte à côte dans nos vallées.


Les nomades ont souvent été victimes de stéréotypes : gitans, saltimbanques, roms ... Baudelaire disait "bohémianisme" en évoquant le vagabondage. Peu importait pour nous autres, enfants d'un petit village du Morbihan. Alors que nous étions proches de la pauvreté, voilà que passent parmi nous des gens qui nous semblaient plus pauvres que nous ! Ils nous intéressaient. Nous étions curieux, méfiants et admiratifs à la fois. Leur présence était appréciée pour la différence qu'ils apportaient.
Sur la toile, il fait froid, nous venons de quitter la cantine (installée dans un café du hameau) pour rejoindre l'école proche. Par cette froide journée, leur pauvreté nous semblait difficile à supporter ; aussi, leur courage nous impressionnait.


Nous sommes à Kergonan chez Marianne et Mathurin Le Floc'h en 1946, tout de suite après la guerre. Mon oncle avait associé à son bistrot un couple de sabotiers venus de Camors, un forgeron et un bourrelier à la jambe raide. Les motifs ne manquaient donc pas pour s'arrêter un moment au bistrot. Comme le même bistrot faisait office de cantine scolaire, entre midi et deux, les enfants trouvaient à se distraire. Plus tard, les chevaux se faisant plus rares, forgeron et bourrelier disparaîtront et les enfants rentreront dans la cour de l'école après leur repas.


Elle portait le numéro 18. Elle était appelée écluse de Sainte-Barbe, du nom de cette chapelle située sur les hauteurs de la rive opposée. L'écluse était bien plus qu'un passage technique obligatoire. C'était d'abord la rencontre des mariniers, ces gens de l'eau, avec la terre des paysans. Durant la manœuvre, les chevaux se nourrissaient tout en se reposant. Les mariniers eux-mêmes en faisaient autant. Le fret était principalement constitué de chaux vive, d'amendements marins, de charbon de Cardiff, de pierres et de sable. Le train et la route vont rapidement avoir raison de cette activité.


Si la commune de Languidic avait son chemin de fer, elle avait aussi son canal.
Pont-Augan était à cheval sur trois communes, plus même car il s'agissait de trois cantons différents. Pour cette simple raison, le trafic n'était pas négligeable. Le petit port recevait des scories et de la chaux vive à une époque où le sol breton était encore très acide. On y expédiait pommes à cidre, pommes de terre et surtout poteaux de mines à destination de Cardiff. Les péniches avaient un tonnage modeste, elles étaient tirées par des chevaux. Mon père et ses deux frères ont vu passer sur leurs épaules les nombreux sacs de scories.
Le principal engin de manutention était constitué par la brouette laquelle ne demandait pas de diplômes particuliers ! Le canal était raccordé à la voie ferrée, laquelle était à son tour raccordée à la route. Pont-Augan était bien un noeud de communication. A la fin de la dernière guerre mondiale, péniches et wagons se sont arrêtés.


La commune de Languidic était avantageusement plantée en pommiers à cidre. Tous les deux ou trois ans, il y avait une importante production qui nécessitait un écoulement vers les cidreries industrielles. Cela se faisait à partir de la gare de Baud. Un démarcheur passait dans les fermes, fixer la date et les conditions. Le jour convenu, toutes les charrettes convergeaient vers la gare, celles qui venaient de loin étaient tirées par deux chevaux.
Chaque agriculteur assurait lui-même le transvasement dans les wagons. Il avait pour cela amené sa pelle creuse. Pour les enfants des écoles, c'était une bonne journée. Ce trafic de charrettes et de chevaux était un spectacle et, pour le retour, devant le café du coin, on trouvait toujours quelqu'un qui nous ramenait à la maison.
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Mon père et ma mère s'installèrent sur leur première exploitation à Lindrin en 1935. Les premières années furent difficiles.
C'est le mois d'octobre, mon père est allé à la foire de Bubry vendre deux barriques de son nouveau cidre. Sur place il a acheté une vache maigre. En effet, du côté de Quistinic et Bubry, à l'approche de l'hiver, il fallait réduire les troupeaux car les récoltes de foin et de fourrage étaient particulièrement modestes.
Mon père partait à six heures du matin se faisant éclairer par un fanal le temps de rejoindre la route par un chemin creux. Pour l'aller et le retour il fallait compter vingt-cinq kilomètres aussi le retour se faisait forcément à la tombée de la nuit après un arrêt au café à Pont Augan.


En 1950, les cantons installent les cours complémentaires. Il s’agit de nos collèges actuels. Auparavant, tout s’arrêtait avec le certificat d’études dans nos écoles primaires.
A son lancement en 1950, Baud ouvrait une classe de 6ème et une classe de 5ème. Ceci dans deux baraques en bois préfabriquées.
En octobre 1951, je faisais ma rentrée directement en 5ème. Ce fut la découverte de l’anglais ! Ce fut aussi la R.N. 24 à bicyclette, soit 7 kms matin et soir pour rejoindre Baud depuis Kergonan. Depuis Camors, Saint-Barthélemy et Pluméliau, le vélo s’imposait également ; nous avions 12 et 13 ans ! Une cantine sommaire, installée dans le hangar des pompiers, servait un repas chaud à midi. Peu de place dans la cour, d’autres baraques étant attendues. Heureusement, le terrain des sports et le champ de foire étaient proches. Après un repas rapide, nous aimions circuler entre les cages à porcelets ! Les gens du voyage étaient nos voisins proches. C’était en 1951.


Une foire importante qui avait lieu à la fin de l'été une fois la moisson maîtrisée. Dès lors que les récoltes étaient connues : foins, grains, choux, betteraves et pommes de terre, chacun était en mesure d'ajuster son troupeau avec ses capacités à passer l'hiver. Cette foire était particulièrement réputée pour ses chevaux, jeunes et moins jeunes. Vaches, porcelets et quelques moutons participaient également. Côté chevaux : les hommes, alors que pour trouver les femmes il fallait se rendre dans la zone des vaches et porcelets. Quelques barriques de cidre alimentaient les tables levées à l'ombre pour les circonstances. La chapelle laissait à disposition un bel espace ombragé apprécié à cette période de l'année.


Baud était réputée pour son marché aux porcelets. Chaque samedi, c'était le grand rendez-vous au champ de foire. Le char à bancs s'y prêtait bien si la portée n'était pas mise en vente dans la totalité. Aller au marché dans ces conditions devenait une sortie et la présence de la femme s'imposait ; d'abord pour les soins qu'elle avait apportés aux porcelets, mais également pour faire les commissions et achats dans le cas où les bêtes seraient cédées à un bon prix.
Le porcelet ne s'achetait pas à l'unité mais par deux et l'appétit favorisait un meilleur engraissement, disait-on ! La livraison à domicile sur le chemin du retour était chose courante. Le cheval aussi était de sortie. Tirer un char à bancs était aisé, si l'on pense au tombereau de chaque jour. Avant d'être attelé, l'animal avait reçu un toilettage des grands jours. Quand la route le permettait, il n'était pas interdit de trotter !


Le troc oignons/céréales.
Chaque année, la moisson achevée, nous avions droit à la visite du cultivateur de bord de mer ! De porte en porte, il échangeait ses oignons et carottes contre les céréales (seigle, blé, blé noir). Il venait de la région de Plouhinec, à 30 km donc, et cependant nous le percevions comme un étranger arrivant d'un pays lointain.
Son accent était différent, comme ses habits, son cheval était plus léger ainsi que sa charrette. Ceci s'expliquait bien dès lors qu'il venait de terres moins lourdes que celles de ma commune.
Parfois, sa femme l'accompagnait. Il dormait chez l'habitant ou plutôt dans le grenier de l'habitant.