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La journée s'achève, mais le soleil est encore dans le ciel. Demain, la batteuse ne quittera pas le village, le beau temps est assuré pour quelques journées.
Toutes les conditions sont réunies pour une récréation avant le repas du soir. Les équipes se forment, les paris sont pris et la corde se trouve au milieu de l'aire à battre. Les moins jeunes se tiennent à l'écart et le spectacle est garanti. Le départ est à peine donné que chaque groupe se met à crier le plus fort possible pour mieux soutenir son camp. Ho hisse ! Ho hisse ! Ho hisse ! Après quelques parties, une bombarde, voire un accordéon prendront la place de la corde le temps de quelques danses et, bien sûr, les femmes seront invitées. Fatigue et poussière sont oubliées.


Les prairies destinées à fournir le foin doivent être laissées au repos à la fin de l’automne. Pour celles pouvant recevoir le streut* préparé à cet effet dans les cours de ferme, le moment est venu de réaliser l’épandage. Comme il est humide, le passage de la herse d’aubépine brisera les mottes. Les petits ruisseaux d’irrigation seront restaurés. Les feuilles, poussées par le vent, seront balayées et mises en tas de litière. Dans la lande proche, quelques vaches à l’abri des talus trouveront un peu d’herbe. Le coupeur de lande poursuit son travail de façonnage des mottes mêlant l'ajonc et la bruyère. Elles resteront sur place, la charrette viendra les enlever avant leur passage dans l’étable.
(*) Streut (streved) = bouses + purin + pluie + litière


Le blé noir venait à maturité en octobre. Entre le fauchage et le battage, l'on disposait de quelques journées seulement ; aussi il fallait nécessairement placer cette moisson dans ce qu'on appelle habituellement l'été indien. Une petite rosée le matin, un temps calme et ensoleillé du matin au soir.
Le battage au fléau, le plus ancien avant l'arrivée des batteuses mécaniques, était assuré par un groupe d'hommes frappant à un rythme tel que les fléaux ne devaient pas se rencontrer.
Le passage au tarare était un travail de femmes ; seuls les hommes faisaient tourner l'axe entraînant à la fois le ventilateur et le tamisage.
Sur le sol, au râteau ou pieds nus, il était important d'aérer le matelas de grains qui ne devait en aucun cas chauffer. Les fléaux ont cessé leur frappe rythmée avec la dernière guerre.


Comme la paille de seigle était bien souvent réservée à l'entretien des toitures en chaume, celle-ci devait rester entière. Cette exigence a permis aux petites batteuses de rester en activité jusqu'en 1950. Le seigle était présenté les épis devant afin que le tambour batte seulement les épis en question. Cette petite batteuse était actionnée par un manège à quatre chevaux et plus, suivant que les récoltes étaient ou non importantes.
La paille d'avoine et de froment, à l'inverse du seigle, était broyée par le tambour puis mise en tas pour passer l'hiver. Au sol, grain et balle étaient mélangés d'où le passage au tarare qui, en secouant et ventilant, permettait la récupération d'un grain propre qui trouvera sa place dans le grenier.


Le battage demeura longtemps une occasion forte d'organiser la solidarité entre agriculteurs de villages voisins. En effet, la batteuse mécanique exigeait une chaîne de tâches spécialisées comprenant vingt à trente personnes. La batteuse moderne avalait les gerbes de façon transversale, de telle sorte qu'elle vomissait la paille sur une grille où chacun devait, à la force des bras, reconstituer une nouvelle gerbe, sans le grain dirigé vers les sacs. Une fois la gerbe de paille entourée du bras du ramasseur, celui-ci s'adressait à son suivant qui lui offrait un lien qu'il venait de torsader.
D'où ce manège, dans un nuage de poussière, de ceux qui devaient "embrasser" ceux qui leur tendaient la gerbe. Nous, les enfants, aimions observer ce ballet, cherchant par là à repérer ceux qui laissaient discrètement passer leur tour tandis que d'autres s'arrangeaient pour "embrasser" tout à fait par hasard leur préférée cachée derrière la gerbe !
Quelques années plus tard, la batteuse deviendra moissonneuse. Plus besoin d'aire à battre… Elle ira seule, dans les parcelles, séparer le grain de la paille.


C'est la moisson dite "noire". Elle se fait aux alentours de la Saint-Michel où, généralement, un second printemps arrive bien à propos. Contrairement aux autres céréales, le grain de sarrasin est bien mûr alors que la tige, malgré sa couleur pourpre, n'est pas encore sèche. Il n'est donc pas question de la mettre en meule, elle chaufferait immédiatement. Les gerbes doivent être battues sans délai.
Passé aux tarares, le grain est nettoyé puis installé à l'abri, le temps de sécher complètement.
Une fois par jour, les enfants, pieds nus, se chargeaient de "labourer" ce tas de grains, pour éviter qu'il ne se mette à chauffer. Un travail épatant !
Très vite, le blé noir va laisser la place à des céréales blanches dont les rendements seront nettement supérieurs. Un peu plus tard, le seigle lui-même disparaîtra.
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Mon village fut relié au chemin vicinal le plus proche vers 1947, alors que l'électricité l'avait précédé d'une dizaine d'années.
Un tel chantier était conduit sous l'autorité de la commune, une occasion pour les paysans proches d'apporter leur contribution annuelle prévue par la loi. Le barème était ainsi proposé : une exploitation devait apporter cinq à dix journées par an, suivant la superficie exploitée. Un homme valide était compté pour 1 journée. Il apportait un outil de type hache, pioche, pelle ou masse pour casser les pierres. Un ensemble homme plus cheval plus tombereau à bascule était compté pour trois journées. Ce type de chantier était généralement organisé à la sortie de la moisson par temps sec et avant les labours d'automne.
Bien souvent, la route "neuve" suivait le tracé du chemin creux. Un des talus était supprimé, libérant ainsi l'espace nécessaire.


Nous sommes le 30 septembre, fin de bail. Le fermier quitte une exploitation pour s’installer dans un autre village, à quelques kilomètres généralement. La solidarité est forte, tant de la part du village quitté que de celui qui va accueillir. Les hommes, charrettes, chevaux sont mis à contribution pour la manutention, le transfert du matériel, des meubles et des récoltes. Pour le troupeau, les vaches vont emprunter le chemin traversant la lande. Chaque vache est tenue par une corde et les enfants participent avec leur bâton.
Dans le village d’accueil, une transition s’imposera : le temps de reconnaître l’étable, les champs, les prairies et les chemins qui y conduisent. Les usages et coutumes locaux intégraient la nécessité de coller à la situation du moment. Le grain sera transféré mais la paille restera sur place. Les récoltes encore en terre (betteraves) feront l’objet d’un report d’un à deux mois. Les choux fourragers auront été transplantés en anticipation en juillet dans la nouvelle ferme. Les pommes également connaîtront un chevauchement tenant compte des variétés. Les pépinières attendront que la sève soit descendue pour être vidées. Les ruches seront déplacées quand les abeilles auront cessé de butiner.
Ma famille a connu deux déménagements, le premier en 1941, le second en 1950.


L'été s'achève. Avant le passage de la charrue dans les chaumes, il était conseillé de faire un premier labour de surface. Après la sécheresse du mois d'août, le sol avait besoin d'être brisé afin que l'humidité pénètre. Cet instrument, qu'il faudrait appeler " cultivateur ", est arrivé après 1945. Mon père disait de lui qu'il avait été inventé pour les grandes plaines où plusieurs chevaux étaient disponibles. De ce fait, il considérait que, dans les petites exploitations comme la sienne, cet instrument tuait le cheval. En effet, il demandait un effort tel qu'il fallait au minimum deux chevaux pour le tirer. Quelques années plus tard, le tracteur apportera une réponse à cette difficulté.


Le défrichage manuel se pratiquait régulièrement pour renouveler le "lannec", c'est-à-dire les petites parcelles plantées d'ajonc pour le cheval. Exceptionnellement, le défrichage permettait de transformer une parcelle de lande en terre labourable. C'est l'objet du tableau. La présence de racines et de roches rendait ce travail difficile. Il s'agissait forcement d'un travail collectif dit "corvée". Il fallait quelques hommes plutôt forts, mais aussi deux ou plutôt trois chevaux qui avaient déjà fait la preuve de leur capacité à coopérer dans un même attelage. La grande charrue en bois comportant un socle unique en fer existait plus ou moins dans chaque exploitation. Un homme conduisait les chevaux. Deux autres se chargeaient de tenir la charrue. D'autres hommes, munis d'une lourde houe, arrachaient les racines et pierres pouvant bloquer le socle. La guerre 39-45 terminée, le tracteur sera le bienvenu pour ce travail.


Quel évènement pour un village que de recevoir cette machine monstrueuse ! Trois chevaux suffisaient à peine pour tirer une telle masse. L'équipage n'était pas composé au hasard : à d'autres occasions, ces chevaux avaient déjà été associés. Le moteur était tiré par un seul cheval, mais pas n'importe lequel. Dans tous les cas, le propriétaire tenait fermement son cheval tandis que le "mécanicien" responsable de sa machine avait l'oeil sur l'opération. Mais quelle entrée en matière pour une fête qui allait durer quelques jours ! C'était la perspective de mettre enfin le grain à l'abri dans le grenier. C'était l'arrivée des amis apportant leur solidarité. C'était l'occasion d'avaler un peu de poussière, c'est vrai aussi ; mais ce qui comptait le plus, c'était le bon ragoût. Et puis le soir, le travail terminé, la fatigue oubliée, place aux chansons et aux danses !


C’était avant l’arrivée des moyens mécaniques et du remembrement. Deux petites parcelles seront ainsi réunies, le champ déjà cultivé absorbera une partie de la lande défrichée à cet effet. Dans tous les cas, il s’agira d’un travail de groupe. Le village fournira hommes et chevaux. Cela se passera en hiver, chacun viendra avec ses outils, alors que le propriétaire fournira cheval, boisson et repas de midi. Dès novembre, après la chute des feuilles, dans une première séquence, le propriétaire aura mis le talus à nu et dépouillé les chênes têtards de leurs branches à fagots. Le grand jour arrivé, un premier groupe dégagera les racines en retirant la terre du talus. Un second groupe, avec les haches, coupera ces racines. Enfin, avec l’aide du cheval, l’arbre sera dirigé vers le point de chute choisi. Les harpons, haches, coins et masses se chargeront de débiter le tronc qui finira ainsi dans un tas de bois destiné à la vente. Un tel talus, déboisé, disparaîtra si brutalement qu’il continuera à rester dans la mémoire des habitants du village.
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Le four est mis en route. Il restera chaud toute la semaine : rôtis de veau et gâteaux y seront cuits, en particulier. Dans la remise, les tables sont levées à l'abri, car en cette période de l'année, le temps n'est pas assuré. C'est la période de Pâques, les pâquerettes sont en fleurs et la pie a bien avancé son nid.
Les chaudières « Rozières » sont montées en plein air. On y cuira le ragoût et la soupe. Un premier porc est abattu dehors, tandis que les veaux sont découpés dans une grange. Les légumes se préparent en plein air. Une première barrique de cidre est percée, plus pour les personnes en charge des préparatifs du lundi que pour les repas de la noce à venir.
Ce chantier, ouvert le lundi, se poursuivra jusqu'au jeudi, le temps de restituer les tables, bancs et vaisselles, empruntés aux voisins, soit quatre jours de fête pour deux noces (mardi et mercredi).


Les incendies étaient fréquents au mois de mars. Alors que la sève n'était pas encore montée, que l'herbe nouvelle se réveillait à peine, au sol, la fougère sèche pouvait s'enflammer à la moindre étincelle. Comme la lande n'était pas boisée, l'ajonc et la bruyère étaient à la merci d'un coupeur de lande allumant son feu pour réchauffer sa maigre soupe au lard. Le risque de dégâts n'était pas important, tout compte fait. Les habitations n'étaient pas proches. Alors, tout au plus, il était question de la destruction d'un peu de litière et de bois à fagots. Dès que la fumée était visible, du village voisin tout le monde se précipitait, tenant à la main une branche de bouleau ou de genêt. Bien souvent, cela suffisait à maîtriser les flammes. C'était aussi une bonne occasion de se retrouver solidaires face à l'adversité.


Jusqu'en 1950, bien des villages étaient encore enclavés et le cheval s'imposait pour rejoindre le chemin vicinal le plus proche.
Le cercueil était chargé sur un char à bancs. Le cheval était conduit tenu à la main par son maître qui l'accompagnait à pied. Les parents et voisins accompagnaient le corps à pied. Pour le retour, ils trouvaient une place sur les chars à bancs des amis venus au bourg à l'occasion de l'enterrement. Le convoi était silencieux, quelques chuchotements se mêleront aux prières, sans plus. A la tête du convoi, la route est ouverte par les porteurs de la grande croix. A l'arrivée dans le bourg, le prêtre les accueillera dans un lieu précis (Pont-Bellec à Languidic) pour rejoindre l'église. Sur la route, dans les champs le travail s'arrêtera un instant, le temps de laisser passer le corps en silence.
C'est janvier, le gel est encore présent et une famille s'active autour du bois qu'il faut mettre en fagots.


Il était naturel que chaque village soit repérable par son " sapin de croix ", un peu comme le bourg autour de son clocher.
La végétation était alors si serrée que le voyageur était bien souvent heureux de s'orienter ainsi. Son tronc était si long que sa chute ne pouvait se faire naturellement sans dégâts. Une longue corde permettait de la diriger. L'un des scieurs conduit la manœuvre délicate à la corde.
Les autres, placés dans l'ordre du plus fort capable de réagir avec l'arbre, au plus lourd, servant de contrepoids, terminent le travail.
Au pignon de la ferme, les vieux assistent, un peu tristes, à la chute de leur clocher. Une fois tombé, son tronc pourra servir à faire une belle échelle, celle servant habituellement à traiter les toits de chaume.


Il s'agissait d'une « grande lessive ». Les draps et chemises étaient bien souvent en toile de chanvre et lin, d'où la nécessité de les bouillir. Les hommes étaient, ce jour-là, à disposition des femmes. Les tâches pénibles ne manquaient pas. Un tel rassemblement du village autour de son lavoir devenait généralement une fête. Les haies, préparées en conséquence, servaient de fil à linge. La "grande lessive" avait lieu une fois l'an, généralement dès les premiers jours du printemps.


L'hiver est là. Les labours terminés, il n'est plus question de travaux dans les champs. La terre se repose pour mieux "donner" au printemps prochain.
À la ferme, novembre et décembre ne sont pas de trop pour transformer en cidre une belle récolte de pommes. Avant les pluies, en octobre principalement, elles ont été ramassées, regroupées à la ferme par variétés et recouvertes d'une couche de paille : elles finiront ainsi de mûrir. Broyer les pommes demande quatre à cinq personnes : deux pour actionner le moulin, les autres assurant l'approvisionnement de la machine. Le patron a en charge la conduite de la motte dans le pressoir : une couche de pommes broyées, puis une couche de belle paille de froment, à travers laquelle s'écoulera le cidre dès que le pressoir sera mis en action.
Les enfants sont autorisés à se tenir proches. Ils peuvent ramasser les pommes égarées, et, en récompense, à l'aide d'une paille, boire le premier cidre doux qui s'écoule du pressoir.
