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Décembre est proche. Dans la nuit, doucement, une première gelée blanche s'est posée sur la lande. Cette fraîcheur humide convient à notre coupeur. L'ajonc et la bruyère s'enroulent en souplesse sous son sabot pour donner des mottes de litière. Ce soir, il ne regrettera pas son loj-bounal *, Jean-Louis lui offrira une place bien tiède, celle libérée par le cochon qu'il vient de tuer. Un peu de paille fraîche fera l'affaire. Les vaches, tout en ruminant, partageront avec lui la douceur de l'étable. Enfin, le cochon tué signifie une bonne soupe au lard frais que les enfants viendront lui servir avec du cidre nouveau. Par cette journée fraîche, dans la lande, notre coupeur sera plus solitaire que jamais : le couvreur de chaume ne passera pas, le piégeur de taupes non plus et encore moins le réparateur de parapluies ! Dès que le soleil passera au-dessus des talus, le traquet viendra lui tenir compagnie. Il sait que, derrière chaque coup d'étrèpe, les insectes libérés seront pour lui.
* loj-bounal (banal) : petite hutte en genêt.


Noël a toujours été un moment important dans nos fermes.
C'est l'occasion choisie pour ramoner la cheminée. Chacun prépare son fagot de houx ; le ruscus (appelé "freskon" dans le pays de Languidic) également s'y prêtait bien. Il fallait être à deux hommes : l'un montait sur le toit, l'autre se tenait au pied de la cheminée à l'intérieur. Une longue corde permettait d'actionner le fagot de bas en haut. Le travail achevé, il était naturel de boire un petit coup avant de passer à la cheminée du voisin.
La fête avait commencé ! Ce jour-là aussi, les animaux étaient particulièrement bien soignés. Les vaches notamment étaient maintenues à l'étable sur une belle litière. La bûche, une grosse souche de chêne, avait été mise de côté pour cette occasion. Le feu devra être allumé à la nuit tombante.


Il ne figure dans aucun annuaire ! C’était un de ces petits métiers qui revenaient à ceux qui n’avaient pas de foyer fixe. Son utilité justifiait largement le repas et le sommeil au grenier. Il avait peu d’outils : une pince, du fil, des aiguilles, un couteau et beaucoup de vieux parapluies sur lesquels il pouvait prélever les éléments nécessaires. Il avait en mémoire tous les parapluies de la circonscription qu’il sillonnait : quelques centaines !
Avec son activité de réparateur, bien entendu, il portait les nouvelles de village en village.


En Morbihan, dans le village, chaque exploitation avait son point d'eau. Un puits le plus souvent. Le bon puits devait savoir retenir l'eau en été et si possible avoir une profondeur raisonnable, soit 5 à 8 mètres.
La responsabilité d'un bon sourcier consistait justement à donner l'indication permettant de réunir ces deux facteurs. La recherche se pratiquait donc en septembre-octobre, ceci pour mieux tenir compte du niveau le plus bas. Notre voisin, Job Perron, avait bonne réputation et c'est lui qui, le dimanche à bicyclette, se rendait là où son expertise était demandée.
L'obligation de résultat s'imposait, compte tenu de la réputation qui pouvait se faire ou se défaire. A plusieurs reprises, il nous faisait la démonstration avec sa fourche de bois et son pendule. Qui sait pourquoi ? Nous n'arrivions jamais à obtenir une réelle influence sur la fourche que nous tenions fermement des deux mains.


Le four est mis en route. Il restera chaud toute la semaine : rôtis de veau et gâteaux y seront cuits, en particulier. Dans la remise, les tables sont levées à l'abri, car en cette période de l'année, le temps n'est pas assuré. C'est la période de Pâques, les pâquerettes sont en fleurs et la pie a bien avancé son nid.
Les chaudières « Rozières » sont montées en plein air. On y cuira le ragoût et la soupe. Un premier porc est abattu dehors, tandis que les veaux sont découpés dans une grange. Les légumes se préparent en plein air. Une première barrique de cidre est percée, plus pour les personnes en charge des préparatifs du lundi que pour les repas de la noce à venir.
Ce chantier, ouvert le lundi, se poursuivra jusqu'au jeudi, le temps de restituer les tables, bancs et vaisselles, empruntés aux voisins, soit quatre jours de fête pour deux noces (mardi et mercredi).


Pas un métier véritable. Une spécialité cependant. Un travail généralement réservé aux "sans domicile fixe". Le travail leur apportait le repas, une place au grenier et une petite somme, quelques avantages exceptionnels : celui de dormir à la place du cochon qui venait d'être tué, celui de récupérer les vêtements du mort éventuel.
J'ai gardé le souvenir précis de celui qui venait à notre ferme. On l'appelait "Misère", il nous menaçait toujours de se noyer dans le Blavet s'il n'y avait pas de travail pour lui ! Nous étions fiers de lui porter son repas à la lande. Il fallait pour cela deux enfants car deux bouteilles de cidre étaient indispensables. Il nous réservait des surprises, des nids de rossignols, des vipères ou couleuvres...
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L’automne s’achève. Les taupes s’activent pour finir de mettre à l’abri de quoi passer l’hiver proche. C’est le moment de poser les pièges, à la périphérie des prairies, le long des talus et des haies. Au printemps prochain, un second passage finira le travail. De village en village, notre taupier passe forcément par le sentier le plus court, celui qui traverse la lande commune. C’est aussi la haute saison pour le coupeur d’ajonc qui profite de l’humidité de l’automne. La rencontre de nos deux personnages sera l’occasion d’une pause (ils appartiennent à une même école, celle des indigents actifs !). Il sera question des actualités de la commune et des villages proches. Avant de se quitter, ensemble ils regarderont le ciel pour mieux évoquer le temps qu’il fera les jours prochains.


Le printemps s’est posé sur cette lande commune à trois villages. Le coupeur est arrivé très tôt pour mieux profiter de la rosée du matin. C’est l’heure de sa pause casse-croûte. De passage, le pseudo-vétérinaire s’arrête le temps d’un échange et d’annoncer sa destination. Pas tout à fait indigent, ce personnage est reconnu pour son savoir faire «autour» des chevaux. Aujourd’hui, c’est un jeune poulain qui l’attend, il doit lui couper la queue, afin qu’elle cesse de s’allonger. Pour cela il dispose d’un couteau, de ciseaux et d’un fer qui, une fois rougi dans la braise, lui permettra de cautériser la plaie avant la pause d’un pansement. Au passage, il s’intéressera à la jument s’assurant qu’elle se porte bien.


Nous sommes en juillet. La moisson bat son plein, le seigle est déjà en meules sur l'aire à battre. Les journées sont si longues qu'il est naturel de faire une pause autour de 17 heures, le temps de traire les vaches, d'alimenter les porcs, de faire une petite collation. Les sardines fraîches grillées étaient appréciées, mais hélas ! les arrivages étaient aléatoires. La poissonnière, une veille dame, s'était le matin approvisionnée à la criée de Lorient, puis avait pris l'autocar qui la conduisait dans un hameau où sa petite charrette (un vieux landau) attendait. C'était le point de départ de sa petite tournée. A l'ombre des pommiers, nous devions attendre parfois des heures et, dès qu'elle avait lâché son cri dans le village précédent, nous pouvions alors prévenir nos parents que les sardines étaient sur le point d'arriver. Nous l'accompagnions jusqu'à nos maisons tout en l'aidant à pousser ce petit chargement. Les sardines étaient recouvertes de branches de châtaigner tandis qu'un nuage de mouches accompagnait le tout. Nous appelions "Mari lous" ("Marie sale") cette pauvre poissonnière qui nous rendait pourtant bien service.


Dans chaque ferme, la production fruitière s'accompagnait de quelques ruches.
Au-delà de l'utilité en période des floraisons, les abeilles apportaient une appréciable production de miel, qui serait vendue ou consommée. Dès le mois de juin, les abeilles se démultipliaient et partaient à la recherche d'un « logement », le creux d'un vieux chêne bien souvent. En cette saison, les gens avaient beaucoup à faire dans les champs ; aussi, la surveillance des ruches s'imposait-elle. Elle revenait aux enfants ou aux « vieux ».
Le problème n'était pas d'empêcher le départ des abeilles, mais de le suivre. L'usage voulait, en effet, que le premier à découvrir un essaim d'abeilles en devenait le propriétaire. Il lui suffisait pour cela de faire une marque ou un nœud dans une branche, qui l'attesterait. Les litiges n'étaient pas rares !
Quand les abeilles se préparaient au départ, chacun se mettait à battre les casseroles, certains affirmant que les abeilles étaient sensibles à cette musique. C'était, en tout cas, un moyen d'appeler du renfort, lequel serait bien utile !
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Les nomades ont souvent été victimes de stéréotypes : gitans, saltimbanques, roms ... Baudelaire disait "bohémianisme" en évoquant le vagabondage. Peu importait pour nous autres, enfants d'un petit village du Morbihan. Alors que nous étions proches de la pauvreté, voilà que passent parmi nous des gens qui nous semblaient plus pauvres que nous ! Ils nous intéressaient. Nous étions curieux, méfiants et admiratifs à la fois. Leur présence était appréciée pour la différence qu'ils apportaient.
Sur la toile, il fait froid, nous venons de quitter la cantine (installée dans un café du hameau) pour rejoindre l'école proche. Par cette froide journée, leur pauvreté nous semblait difficile à supporter ; aussi, leur courage nous impressionnait.


Une soirée d'adieu pourrait-on dire, car celui qui vient de perdre la vie demeure, entouré des siens.
Les voisins, mais aussi les amis des villages proches, le soir après le repas, se sont déplacés pour saluer celui qu'ils enterreront demain. Les enfants accompagnaient naturellement leurs parents. Nous étions terriblement impressionnés face à ce corps rigide. Difficile de ne pas diriger vers lui notre regard. Un profond silence était souligné par les chuchotements, les prières sur les lèvres, le crépitement du feu dans la cheminée ou le bruit des cuillers de ceux qui avalaient leur soupe.
Justement, ceux qui avaient le privilège d'être assis à table seront de service toute la nuit. Quand il s'agissait d'une personne âgée et que la situation n'était pas tragique, tout au long de la nuit, il n'était pas seulement question de prières. Il était d'usage de passer en revue les bêtises faites ici ou là par l'intéressé. Une manière de réchauffer l'atmosphère, de lui pardonner et finalement de lui rendre service en l'aidant à pousser la porte du paradis.


C'était l'époque où le renard s'attaquait à la basse-cour. Une poule volée ! un manque à gagner non négligeable. Quand le renard était pris, il était convenu que l'heureux chasseur passerait lui-même apporter la preuve de son exploit et surtout « empocher » la récompense, c'est-à-dire quelques oeufs !
Il était généralement convenu que « la patronne » reconnaisse son renard, celui même qu'elle avait déjà surpris à roder... Cette vérification était bien utile car il arrivait aussi que le renard, une fois la récolte achevée, soit cédé à un « collègue » qui s'en servait à son tour sur un autre secteur !!!
Notre personnage voudrait être celui qu'on appelait le « boucher de Kerdanué ».


Autrefois, les villages étaient reliés entre eux par un réseau dense de chemins et sentiers. Ainsi, les aveugles disposaient de nombreux repères leur permettant de parcourir la commune entière. Après avoir mis à jour leurs "infos" en passant par le bourg, de village en village, de maison en maison, ils colportaient grandes et petites nouvelles : nouvelles des gens, des animaux, des récoltes, du temps qu'il faisait, du temps qu'il allait faire… Le lavoir, réputé pour ses échanges de potins, était forcément l'occasion d'une longue pause. Ce travail d'utilité publique valait bien sa rémunération : un casse-croûte, une boisson et un bon grenier pour la nuit.


Nous sommes en janvier. L'hiver est là. Il a neigé sur le sol gelé. En cette saison, il n'est pas question de toucher à la terre. Fendre des souches et des troncs, voilà une bonne occasion de réchauffer son corps. Le chêne était particulièrement difficile à fendre, compte tenu des nœuds laissés par les différentes coupes de branches. La panoplie du parfait fendeur comportait des coins en fer, une masse taillée dans du bois de hêtre et une hache. Comme les bottes en caoutchouc n'existaient pas encore, la meilleure façon d'empêcher la neige d'entrer dans les sabots consistait à porter des guêtres qui avaient dû servir durant les guerres de 1870 et de 1914-1918. Dès que les troncs étaient fendus, les buches étaient placées verticalement, le temps de perdre leur humidité, avant d'être mises en cordes.
